| |
|
Le royaume de Jérusalem, une enclave chrétienne en terre d'islam |
|
| |
|
Georges Bordonove - Historia - 2004-10-25
|
|
| |
|
En 1099, les croisés fondent le royaume de Jérusalem. Baudouin Ier en devient le premier souverain. Pendant deux siècles, jusqu'en 1244 lorsque Jérusalem est définitivement reprise par les musulmans, cet État latin d'Orient s'organise sur le modèle féodal capétien. |
|
| pour mémoire |
|
| XIXe siècle avant J.-C. | | Mention de Jérusalem dans des textes. | | 638 | | La ville tombe aux mains des musulmans. | | 1260 | | Début de la domination des Mamelouks. | | 1517 | | Début de l'occupation ottomane jusqu'en 1917. |
|
|
| |
|
Godefroi de Bouillon, qui s'était distingué lors de la prise de Jérusalem en 1099, avait été élu roi de Jérusalem par les barons de la première croisade. Il n'accepta. par humilité, que le titre "d'avoué du Saint-Sépulcre". ne voulant pas porter la couronne d'or là même où le Christ avait porté la couronne d'épines. Le vrai fondateur et le premier roi de Jérusalem fut son frère et successeur Baudouin I. Il parvint à structurer et à agrandir le royaume naissant. Il régna de 1100 à 1118. laissant la place à Baudouin II lequel poursuivit son oeuvre et travailla tout spécialement à développer les échanges commerciaux entre l'Occident et l'Orient, ainsi que l'économie interne. Il sut aussi se doter d'une petite armée permanente, mobilisable à tout instant, homogène et disciplinée : les templiers et les hospitaliers. N'ayant pas de fils, il sut aussi trouver un gendre digne d'être roi Foulques d'Anjou. Foulques I fut couronné en 1131. |
|
| |
|
Son règne se place au zénith du royaume de Jérusalem. Qu'était-ce donc, au temps de Foulques III, que ce petit État constituant une véritable enclave dans les terres contrôlées par l'islam et exerçant sur les Occidentaux une extraordinaire fascination ? |
|
A la merci d'un envahisseur |
|
Un simple coup d'oeil sur la carte révèle la précarité de sa situation. Il était limité au nord par le royaume arménien de Cilicie au nord-est par les émirats d'Alep et de Mossoul à l'est par l'ancien royaume de Damas; au sud par le califat des Fatimides d'Égypte et, à l'ouest, par la Méditerranée. Il formait une bande littorale d'environ 1200 km de longueur sur une largeur variant de 50 à 100 km. Il n'avait point de frontières naturelles continues susceptibles de faire obstacle à l'envahisseur. |
|
| |
|
Au nord, sentinelle avancée, le vaste comté d'Édesse avait, il est vrai, une largeur de 450 km l'Euphrate le traversait, ses villes principales étaient Édesse et Turbessal. Il jouxtait, partiellement, la principauté d'Antioche (200 km sur 100) arrosée par l'Oronte, ayant pour capitale Antioche et Lattaquié pour port. Le comté de Tripoli (100 km sur 50) avait une valeur stratégique car il joignait la principauté d' Antioche au royaume de Jérusalem proprement dit ; ses villes principales étaient Tripoli et Tortose. |
|
| |
|
La ville du salut |
|
| |
|
L'idée de "guerre sainte" dérive de l'idée de "guerre juste" élaborée par saint Augustin. Une "guerre juste" est décidée par une autorité représentant Dieu, menée sans volonté de violence. Au Xle siècle, la papauté forme le projet de constituer une "milice de saint Pierre" dont les membres seraient liés entre eux par un même but : défendre l'Église et les faibles. Alexandra Il va au-delà, en 1063, en accordant la rémission de leurs péchés à ceux qui combattent les Maures en Espagne. Avec la croisade, il s'agit d'une guerre de la chrétienté pour "libérer" les lieux saints. Ceux qui y participent assurent leur salut. A la suite des prédications de Pierre l'Ermite, la guerre sainte se charge d'espoir eschatologique : pour être sûr d'assurer son salut, il faudra trouver la mort dans la guerre contre les infidèles ou se trouver à Jérusalem au jour du jugement dernier. |
|
| |
|
|
|
| |
|
Le royaume de Jérusalem (400 km sur 150) était bordé par le Jourdain. Toutefois la Terre d' outre-Jourdain, comme son nom l'indique, prolongeait le royaume à l'est et descendait jusqu'au golfe d'Aquaba sur une longueur d'à peu près 300 km (pour une largeur de 50 km). On distinguait, du nord au sud, la Galilée, la Samarie, la Judée et la Terre d'outre-Jourdain déjà nommée. Sauf Jérusalem, qui était la capitale, Tibériade et Naplouse étaient les villes principales. Mais les ports étaient nombreux, excellents et bien défendus : Beyrouth. Sidon, Tyr, Saint-Jean-d'Acre, Césarée. Jaffa. |
|
| |
|
L'exiguïté et l'hétérogénéité de ce petit État latin, pris comme dans un étau par ses voisins musulmans, aident à comprendre pourquoi les rois de Jérusalem guerroyaient quasiment sans répit du nord au sud. On peut même se demander comment leur frêle royaume put se maintenir aussi longtemps et dans des conditions aussi difficiles. |
|
| |
|
Le royaume latin était un État féodal, calqué sur le modèle capétien. Baudouin le, avait transformé la monarchie, d'abord élective, en monarchie héréditaire. Il avait instauré des fiefs dont il lui était loisible d'investir ou de désinvestir les guerriers de son choix. Puis, comme en France et d'ailleurs dans toute l'Europe, le fils aîné hérita du fief paternel et l'hommage au roi devint une formalité. Par ailleurs la principauté d'Antioche, les comtés d'Édesse et de Tripoli formaient des entités quasi indépendantes, encore que leurs titulaires dussent prêter hommage au roi, donc reconnaître son autorité. Cette parcellisation du pouvoir pouvait être fatale au royaume. |
|
| |
|
Cependant, en raison du péril permanent, l'autorité du roi de Jérusalem sur tous ses vassaux, directs et indirects, prévalait. C'était à lui que l'on recourait, dont on réclamait l'aide et parfois l'arbitrage. Il restait véritablement le chef suprême et le recours ultime. Le territoire étant divisé en fiefs d'importance inégale, les seigneurs s'inséraient dans une hiérarchie féodale en tous points analogue à celle qui était en usage en Europe. Il y avait aussi des seigneurs non fieffés. lesquels servaient dans l'armée royale et dont les seules ressources étaient leur solde et leur part de butin. Sur la convocation du roi chacun des titulaires de comtés et de baronnies convoquait ses vassaux et ceux-ci amenaient leur contingent de cavaliers et de fantassins. Les effectifs de chaque fief avaient été déterminés avec la plus grande précision. En outre les templiers et les hospitaliers formaient à eux seuls un corps d'élite, hautement efficace. |
|
| |
|
Protégé par un réseau de fortins |
|
| |
|
La scission entre les musulmans chiites et sunnite, et l'anarchie politico-religieuse qui en était ila conséquence n'explique pas tout. La topographie même était l'ennemie à Jérusalem. Le comté d'Édesse était le plus exposé; il n'avait pour défense que l'Euphrate et les villes-citadelles signalées plus haut. La principauté d'Antioche et le comté de Tripoli semblaient avantagés : une double chaîne montagneuse les protégeait à l'est, mais des dépressions latérales s interrompaient, ouvrant des passages faciles vers Antioche, Lattaquié et Tripoli. De même trois dépression accroissaient la vulnérabilité du royaume de Jérusalem : la gorge de Litani au sud du comté de Tripoli, la plaine de Jezrquel entre la Galilée et la Samarie, et la région d'Hébron, au sud de la Judée. Quant à la Terre d'outre-Jourdain, elle était exposée à toutes les attaques. Ces zones fragiles étaient contrôlées par un réseau de forteresses et de fortins, parfois même de simples grottes fortifiées. |
|
| |
|
|
|
Une armée inférieure en nombre |
|
Cependant le problème constant des rois de Jérusalem tenait à l'infériorité numérique de leur armée. Il n'est pas exagéré de dire que, face à la marée turque ou arabe, renouvelée sans cesse et quasi inépuisable, les Francs n'étaient qu'une poignée. Leur idéal, leur pugnacité, la qualité de leur armement, les avantages de leur tactique ne compensaient pas toujours les pertes sévères qu'il leur arrivait de subir. En sorte que, pour tenter une opération de grande envergure, les rois de Jérusalem devaient attendre l'arrivée d'un pèlerinage armé nu d'une forte escadre venant d'Europe. Mais ces pèlerinages militaires étaient incertains de plus nombre de croisés, leur service et leurs dévotions accomplis. regagnaient l'Europe. |
|
| |
|
Dans l'éventualité d'une invasion massive, il fallait donc dégarnir en bâte les forteresses, avec les risques que cela comportait. De même qu'en Occident les paysans ne combattaient pas, sauf pour se défendre des pillards. Seules les milices des villes participaient à la défense. Les armes, le matériel de guerre, les approvisionnements. les chevaux coûtaient cher. Le roi devait rémunérer one large partie des cavaliers et des fantassins. Or ses revenus provenaient des taxes et des péages, de la part qui lui était versée sur le prix du transport par mer des pèlerins et, surtout, de la contribution de l'Église de Jérusalem, laquelle était fort riche car elle recevait régulièrement des dons considérables. C'est assez dire qu'il était fréquemment à court d'argent d'où les rezzous qu'il multipliait pour faire du butin et alimenter le trésor d'où les mariages avec des princesses dont la dot servait à payer des mercenaires. |
|
Un croisé pour dix habitants |
|
La population totale du royaume (y compris ses annexes d'Antioche, d'Édesse et de Tripoli) est généralement, et très approximativement, évaluée à un million. Les Francs représentaient à peine cent mille personnes. C'était d'anciens croisés venus d'Occident et qui étaient restés en Terre sainte au heu de repartir. Ils s'y étaient mariés (parfois avec des musulmanes converties à la foi catholique) ; ils y avaient procréé. Ils cohabitaient avec les Syriens, les Arméniens, les juifs et les Grecs. L'immense majorité des Syriens adhérait à l'islam mais comptait aussi des chrétiens de rites copte. grec, jacobite. maronite, nestorien. Les juifs avaient toutes les raisons de se défier des Francs : ils ne se souvenaient que trop du massacre qui avait suivi la prise de Jérusalem. Les Grecs. quant à eux, révéraient en secret l'empereur de Byzance et considéraient les nouveaux occupants, leur prince et leurs seigneurs, comme des usurpateurs : leur loyalisme était douteux. Au contraire, on pouvait compter sur la rectitude des Arméniens qui avaient d'ailleurs puissamment aidé les croisés à conquérir la Terre sainte. La première croisade avait largement dépeuplé le territoire par suite des massacres suscités par un fanatisme aveugle et, plus encore, par l'exil volontaire de musulmans terrorisés on trop croyants pour accepter le joug des chrétiens. La politique habile de Baudouin Ier, continuée par son successeur, avait retourné la situation. Nombre de musulmans étaient rentrés chez eux, sans doute pour recouvrer leurs biens, maïs aussi parce que les Francs se montraient plus tolérants qu'à leurs débuts. De plus, ils bénéficiaient de la justice occidentale car on avait transféré la coutume franque en Terre sainte. Les paysans arabes n'étaient point accablés d'impôts ils n'avaient pas à subir la tyrannie parfois sanguinaire de leurs émirs. Les Francs exploitaient les terres disponibles. Ils venaient en majorité des provinces de France et s'étaient rapidement adaptés aux nouvelles cultures, à l'emploi des chameaux. Les deux communautés se supportaient, certainement plus par nécessité que par sympathie. On se groupait par nations et par villages, ou par quartiers. Les Vénitiens, les Pisans, les Génois préféraient la sécurité des villes : ce n'étaient pas des pionniers, mais des commerçants. |
|
| |
|
Les ex-croisés, venus principalement de France, n'avaient point d'intentions colonisatrices. Ils ne se jugeaient nullement supérieurs aux Arabes et autres peuples. Simplement ils croyaient, en leur âme et conscience, que Dieu avait donné la Terre sainte aux croisés. |
|
| |
|
Les croisés sont convaincus que Dieu leur a donné la Terre sainte |
|
Une prospérité sans précédent |
|
Nous qui avons été des Occidentaux, écrit Foucher de Chartres. nous sommes devenus des Orientaux celui qui était romain ou franc est devenu galiléen ou habitant de la Palestine : celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance déjà ils sont inconnus à plusieurs de nous, ou du moins ils n'en entendent plus parler. Tels d'entre nous possèdent déjà en ce pays des maisons et des serviteurs […] Ceux qui étaient pauvres dans leur pays, ici Dieu les fait riches […] |
|
| |
|
Sans doute Foucher de Chartres brosse-t-il un tableau un peu idyllique pour les besoins de la cause. Par bonheur les récits des chroniqueurs musulmans (Ousarna, lbn-Jobaïz) confirment les assertions de Foucher de Chartres. Ces chroniqueurs ne peuvent s'empêcher de souligner les bienfaits de la cohabitation entre les musulmans et les chrétiens, l'esprit de justice des seigneurs francs et de leur roi, la prospérité du royaume de Jérusalem. Car sous les règnes de Baudouin II et de Foulque Ier, tout montre qu'en dépit de l'état de guerre presque permanent, le royaume de Jérusalem connaissait une prospérité sans précédent. Elle était imputable au rétablissement et à l'intensification des échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident. Mais cette prospérité ne suffisait pas à pallier les faiblesses du royaume, qui était le fer de lance de l'Occident. Sa submersion était inéluctable. Pourtant si Jérusalem tomba en 1187 sous les coups de Saladin, Saint-Jean-d'Acre, ultime bastion des croisés, ne fut emportée qu'en 1291. |
|
| |
|
La croisade, une invention du XIIIe siècle |
|
| |
|
Le mot de "croisade" n'apparaît pas avant le XllIe siècle. Pour les Francs, ce sont des guerres qu'ils effectuent en tant que "soldats du Christ" marqués du signe de la croix On parle aussi de "passage", "petit, grand ou général" selon l'importance des effectifs engagés. Il arrive aussi qu'on les présente seulement comme des pèlerinages. A partir des XVe et XVle siècles, on recourt au terme de croisade pour désigner des guerres patronnées par l'Eglise. Au sens où nous l'employons aujourd'hui. le terme croisade désigne un pèlerinage armé, mené par des chrétiens d'Occident entre 1096 et 1291 et décidé et sanctifie par la papauté. Les croisades ont pour but de "délivrer le Saint-Sépulcre de Jérusalem tout en assurant le salut de ses participants". Durant deux siècles, les croisades ont été au centre d'une confrontation entre Occident et Orient dont les mentalités collectives conservent encore la marque. Pour les Occidentaux elles furent d'abord un acte de foi, puis elles se chargèrent de motivations d'ordre politique, voire économique, surtout au Xlle siècle. Par la suite, de nombreux historiens ont vu en elles une des manifestations de la première expansion de l'Occident. L'opinion des Orientaux, elle, n'a jamais varié. Les croisades furent des agressions barbares. En 1981 encore, le Turc fanatique Mehmet Ali Aqça considérait le pape Jean-Paul II, qu'il venait de tenter d'assassiner, comme le "commandant suprême des croisés". |
|
| |
|
|
|
| |
|
 |
|
| |
|
Georges Bordonove |
|
| |
|
|
|
| |
 |
Historia - 2004-10-25
|
|
| |
|
| |