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    Frédéric II et le sultan : les dessous d'une négociation  
    Jean Richard - Historia - 2004-10-25      
    Le 11 février 1229, à Jaffa, Frédéric II et le représentant le sultan du Caire concluent sans combattre un traité qui laisse Jérusalem aux chrétiens, à l'exception de la mosquée al-Aqsa.  
pour mémoire  
1194-1250 Il naît à Iesi, près d'Ancône et meurt près de Foggia.
1197 Il est roi de Sicile; en 1220, il est empereur des Romains.
1229 Il se couronne lui-même roi de Jérusalem.
1245 Un concile est réuni par Innocent IV; Frédéric est déposé.
 
    Le premier article du traité du 11 février 1229 entre l'empereur et le sultan, dans sa version française, est ainsi libellé : "Li soudans baille à l'Impereour ou à ses baillis Jérusalem li exalchie (l'exaltée), qu'il en face ce qu'ilh vora de garnir (fortifier) ou autre chose." Mais les musulmans gardent la pleine disposition de la mosquée al-Aqsa, du Temple (le Dôme du Rocher) où les pèlerins chrétiens pourraient être admis à prier, à la condition que ce fût discrètement.  
    Ce traité scandalisa le patriarche de Jérusalem (qui en envoya au pape une traduction avec un commentaire indigné) et plusieurs auteurs musulmans qui virent dans cet accord un jour de deuil pour l'islam, bien que fort bien accueilli par les croisés et pèlerins qui se hâtèrent de visiter le Saint-Sépulcre.  
Réputé pour
son islamophilie
  Pour expliquer cet accord, à première vue surprenant, on a évoqué l'"islamophilie" de Frédéric. Descendant des rois normands de Sicile, élevé à Palerme, "Frédéric Roger" s'était frotté à la culture arabe et, comme ses ancêtres, il aimait s'entourer de poètes et de savants arabes. N'envoyait-il pas au sultan des problèmes de mathématiques pour mettre au défi l'entourage de celui-ci de les résoudre ? Et ne tint-il pas à son ami Fakhr al-Dîn des propos sur la comparaison des papes et des califes qui étaient à l'avantage de ceux-ci ?  
    Frédéric II néanmoins, pour hostile qu'il fût aux papes et aux prétentions du clergé en matière temporelle, n'en était pas moins un chrétien convaincu, poète en langue provençale et sicilienne, pourchassant les hérétiques. Il avait traité avec rigueur ses sujets musulmans rebelles, les déportant dans les Pouilles, mais recrutant parmi eux des gardes et des archers. Il fut même sans doute un croisé sincère : on retrouva sur son vêtement la croix qu'il avait prise en signe de son voeu, lorsqu'on ouvrit sa tombe, au XVIII' siècle. Robert Fawtier n'avait pas hésité à le considérer comme un chevalier chrétien que bien des traits rapprochaient de Saint Louis. Et, par son mariage, Frédéric II était détenteur du titre de roi de Jérusalem et fort attaché à faire valoir ce titre. Son partenaire, al-Malik al-Kamil, était le neveu de Saladin, ce Kurde qui s'était constitué un empire en Syrie et en Egypte en jouant d'un ressort idéologique : celui de la guerre sainte à mener contre les Francs établis depuis la croisade de 1095 dans des terres conquises au VHC siècle par les Arabes. Sa victoire sur Gui de Lusignan, en 1187, lui avait permis de mettre en oeuvre la réalisation de ce programme d'élimination, par la réduction en esclavage ou l'expulsion de toute la population latine de la Terre sainte. Mais Saladin avait ainsi provoqué la venue de la troisième croisade et, constatant son impuissance à venir à bout de celle-ci, le sultan s'était finalement résigné à admettre la présence franque dans les villes reprises par les croisés.  
    Ses héritiers, les Ayyubides, avaient retenu la leçon. Ils s'étaient accommodés d'une coexistence avec les Francs, coexistence troublée par l'arrivée de croisades successives qui prouvaient que les Occidentaux n'admettaient pas la perte de la Terre sainte et de Jérusalem. Chaque fois, des trêves intervenaient et les rapports des deux mondes reprenaient, sur les bases établies en 1192, à la fin de la troisième croisade. Or déjà, durant les négociations menées par Saladin avec le roi d'Angleterre, on avait agité un instant l'idée d'un mariage entre le frère du sultan et la soeur du roi, le royaume de Jérusalem devant être rétabli à l'intention des deux époux. Solution que Jeanne Plantagenêt refusa, mais qui se place dans la ligne de ces accords matrimoniaux qui terminaient souvent les guerres.  
    Entre 1218 et 1221, la cinquième croisade avait pris pied en Égypte. Pour récupérer le grand port de Damiette enlevé par les croisés, les trois frères ayyubides avaient offert à ceux-ci d'échanger Damiette contre l'ancien royaume de Jérusalem, dont ils avaient même commencé à démanteler les forteresses. Des dissensions avaient opposé les croisés qui suivaient le légat Pélage, lequel se laissait prendre au mirage d'un écroulement de la domination musulmane, et les Francs du roi Jean de Brienne, favorables à l'offre des sultans. Il avait fallu évacuer l'Égypte sans contrepartie.  
    Mais déjà, en 1213, le pape Innocent III avait proposé au sultan - d'ailleurs sans grande illusion et presque par acquit de conscience - un règlement pacifique du différend franco-musulman. Ceci sur la base de la restitution aux chrétiens de la Terre sainte, héritage du Christ et trésor pour eux, alors qu'elle n'avait pas le même prix pour les musulmans. Une paix solide aurait marqué la fin des croisades.  
   

Frédéric négocie un corridor de sécurité pour les pèlerins

 
    L'idée qu'il leur était possible de sacrifier l'ancien royaume de Jérusalem n'était donc pas totalement étrangère aux princes ayyubides il est de fait d'ailleurs que, pour eux, ce territoire était d'importance secondaire au regard de la possession de leurs autres domaines. Or les frères encore unis en 1221 s'étaient brouillés, et al-Kamil pouvait à bon droit redouter que son frère, le sultan de Damas, vint s'emparer de l'Egypte. Et c'est lui qui, en 1226, fit les premières avances à Frédéric II pour obtenir de celui-ci une assistance militaire. Frédéric tâta le terrain à Damas, où ses envoyés furent éconduits. Il accepta donc l'offre d'al-Kamil qui, en échange de son aide, lui faisait la promesse d'une restitution de Jérusalem et de tout ou partie de ce royaume dont Frédéric se considérait comme l'héritier. L'empereur avait d'ailleurs pris la croix en 1216, et les croisés de la cinquième croisade avaient vainement attendu sa venue. Il annonça son intention de réaliser son voeu. Et, à l'été 1227, les premiers contingents quittaient l'Italie du Sud pour débarquer au Levant.  
    Ils attendirent un an, en s'occupant à restaurer des forteresses. Les lenteurs de Frédéric - et d'autres raisons - avaient exaspéré le pape Grégoire IX, qui excommunia l'empereur. Et c'est en excommunié que celui-ci partit finalement, en juin 1228. Or, entre-temps, le sultan de Damas était mort et ses frères avaient dépouillé son fils de son héritage. Al-Kamil n'avait plus besoin dès lors de Frédéric Il.  
    Et il fallut à ce dernier beaucoup d'habileté et quelques démonstrations de sa puissance militaire pour que le sultan se résignât à observer les conventions passées entre eux, sur la base de la cession à l'empereur de Jérusalem, de Bethléem, de Nazareth et d'un corridor correspondant à la route des pèlerins, de Jaffa à Jérusalem. Dans la ville sainte, enfin, les édifices religieux bâtis par les musulmans sur l'esplanade du Temple restaient sous le contrôle de ceux-ci. Quelle était la portée de cet accord, réalisé sans que ni la papauté ni les Francs d'Orient aient été mis au courant, et que les adversaires musulmans d'al-Kamil ne pouvaient que dénoncer, accord qui d'ailleurs laissait bien des points en suspens ? L'empereur promettait de ne pas aider les ennemis d'al-Kamil, de se désintéresser des conflits qui pourraient opposer celui-ci aux autres terres des Francs d'Orient, notamment la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli : il ne traitait donc qu'en qualité de roi de Jérusalem.  
   

Frédéric II, un drôle de paroissien

 
   

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Frédéric Il a entretenu des relations particulièrement tumultueuses avec l'Église en général et la papauté en particulier. Excommunié une première fois en 1227 par Grégoire IX, l'empereur d'Allemagne, qui s'est lui-même sacré roi de Jérusalem durant la croisade, est rejeté de l'Église une nouvelle fois en 1239 par le même pape qui va jusqu'à prêcher une véritable croisade contre le souverain. Mieux : le pape désirant réunir un véritable concile. Frédéric Il fait arrêter les cardinaux en pleine mer et marche sur Rome. La mort de Grégoire IX et le pontificat de Célestin IV ne mettent pas fin à ces dissensions, et en 1245 un nouveau concile réuni par Innocent IV dépose l'empereur qui décède en 1250.

 
   

 

 
Une simple trêve
valable pour dix ans
  Les deux princes entendaient-ils par là mettre fin à la longue querelle pour la possession de la Terre sainte entamée en 1099 ? C'est ce qu'a pensé René Grousset qui écrit, dans Figures de proue, que "ces deux hommes suprêmement intelligents se montrèrent supérieurs à leur siècle". Et l'on ne peut écarter l'idée que tous deux, en partageant l'objet de cette querelle, adoptaient l'une de ces solutions de compromis qui étaient familières à l'époque aux esprits occidentaux.  
    Toutefois il faut remarquer que cette solution avait déjà été envisagée auparavant et qu'elle heurtait même ceux que l'idée d'un partage laissant les Lieux saints proprement dits aux chrétiens pouvait satisfaire - car bon nombre de sanctuaires vénérés par les pèlerins restaient en dehors des terres retrouvées, à commencer par le Temple du Seigneur où avait résidé au XIE siècle une des deux grandes communautés religieuses de la ville sainte. Et surtout, à la différence de la proposition de 1213, ce traité ne débouchait pas sur une paix, mais sur une simple trêve valable pour dix ans. Ce qui amenait dès 1234 le pape Grégoire IX (alors réconcilié avec Frédéric) à annoncer une nouvelle croisade, en raison de ce que les trêves seraient bientôt arrivées à expiration. Cette croisade, plus connue sous le terme de croisade des "barons", dirigée d'abord par Thibaut de Champagne, vit les Ayyubides réoccuper Jérusalem avant que son nouveau chef, Richard de Cornouailles, parvînt à négocier un nouveau traité par lequel la totalité de Jérusalem, une grande partie de la Judée et de la Galilée redevenaient franques (1241). Frédéric confirma cet accord en le qualifiant de "notre royal traité". Mais le parti anti-impérial qui avait triomphé dans le royaume de Jérusalem répondit favorablement aux avances du sultan de Damas et entra en guerre contre celui d'Egypte, ce qui entraîna le sac de Jérusalem par les alliés de celui-ci et le désastre subi par les Francs à la Forbie (1244).  
    L'effet du traité de Jaffa n'avait duré que quinze ans. Pouvait-il durer davantage ? Grousset s'était demandé si les deux princes n'avaient pas eu conscience qu'en mettant fm au conflit franco-musulman ils pourraient l'un et l'autre se consacrer à la lutte contre le danger mongol qui allait bientôt se manifester de nouveau aux frontières de l'Allemagne et du monde ayyubide. Peut-être, à cette date, n'y étaient-ils attentifs ni l'un ni l'autre.  
La volonté d'un
accord plus durable
  Qu'ils aient voulu arrêter l'aventure des croisades, lourde charge pour l'Occident et gêne permanente pour le sultanat, c'est possible. Encore fallait-il tenir compte de ce que les Francs et notamment ceux d'Orient - ne se résignaient pas à la perte d'une terre qu'ils avaient faite leur et dont la conquête de Saladin les avait privés : ils conservaient soigneusement le souvenir de ce qui constituait le royaume latin (un texte rédigé vers 1240 en fait foi). Que les hommes des mosquées et des madrasa, gens de loi et dc religion, ne pouvaient pas facilement admettre qu'une terre qui avait été soumise à l'islam retombât aux mains des infidèles.  
    Ou bien ces deux hommes, d'esprit aussi délié l'un que l'autre, avaient-ils d'abord cherché à se tirer d'une situation difficile où leur collusion les avait placés 7 L'assentiment donné par Frédéric au traité de 1241 laisse penser que, pour lui, cet accord allait plus loin et pouvait se prolonger sur la perspective d'une paix plus durable. D'autant plus que, depuis 1192, on avait déjà agité à plusieurs reprises l'idée d'un règlement comportant de part et d'autre des concessions sur l'objet même des croisades. On ne peut donc pas écarter d'emblée la pensée que l'empereur avait songé à un règlement de ce genre.  
   
      
 
   

Françoise Micheau

 
       
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