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    La route vers l'Orient est semée d'embûches  
    Jacques Heers - Historia - 2004-10-25      
    Cette première croisade lance sur les routes une multitude de pauvres gens mal encadrés qu'il faut mener à bon terme; et mener très loin, vers l'inconnu ou presque, à travers des pays généralement hostiles, sur des terres souvent arides, sous des cieux et des climats qu'ils supportent mal.  
pour mémoire  
6 mai 1097  Les croisés arrivent devant Nicée.
23 décembre 1097 Godefroi de Bouillon atteint la ville de Constantinople.
1er août 1098 Mort d'Adhémar de Monteil : le chef spirituel de la croisade.
7 juin 1099 Les murs de Jérusalem sont en vue.
 
    Lors de la "croisade des barons" même, les troupes parties d'Occident ne comptaient, en fait, qu'une très faible proportion d'hommes de guerre capables de combattre. Aime Comnène, fille de l'empereur de Byzance Alexis, s'émerveille et s'effraie de voir approcher de Constantinople ces multitudes désordonnées qui venaient en masse "de telle sorte que tous les champs en étaient couverts et que les soldats étaient partout accompagnés d'une foule d'hommes sans armes, plus nombreux que les grains de sable dans le désert et que les étoiles, suivis de femmes et d'enfants qui avaient abandonné leur pays".  
Un pèlerinage de
pauvres gens
  Les chevaliers eux-mêmes, nobles et seigneurs, n'étaient pas tous partis seuls, loin de là. Nos chroniques parlent souvent de leurs épouses et de leurs enfants. Les pauvres gens surtout avaient pris la route, près d'eux, sous leur conduite, assurés d'accomplir leur pèlerinage à Jérusalem. De telle sorte que des milliers d'hommes et de femmes, des dizaines de milliers peut-être, se trouvaient ainsi sur les routes : non pas du tout une armée mais tout un peuple en marche vers l'Orient. Très nombreux déjà dès le départ, ces pauvres le furent de plus en plus, rejoints tout au long du parcours par d'autres, tout aussi démunis, soucieux de bénéficier d'aides et de protections. Cette présence, que tous les textes narratifs rappellent en quantité d'occasions, s'explique tout naturellement : la première croisade fut essentiellement un pèlerinage de masse, sous la conduite de guerriers.  
    Que par la suite, en Syrie et en Palestine, les grands barons se soient efforcés de se tailler une principauté sur les terres conquises est indiscutable mais ils n'en étaient pas moins tenus dc répondre, de bon ou de mauvais gré, aux aspirations de ces foules de pénitents, pour la plupart misérables. Ce sont eux qui, après la prise d'Antioche, ont emporté la décision, forçant les chefs de guerre à reprendre leur marche vers le sud. Ils criaient que, de toute façon, ils seraient partis seuls. Protéger et secourir les pauvres pèlerins était, depuis longtemps, devoir de charité, devoir de bon chrétien et les chevaliers se l'entendaient rappeler constamment par les longs discours de leurs chapelains.  
    Le légat du pape, Adhémar de Monteil, qui se voulait le "soutien des pauvres o, ne cessait de prêcher cette charité et d'exhorter les riches à leur prêter assistance "sans vous ils ne peuvent vivre et sans eux vous ne pouvez être sauvés, car ils prient pour vos péchés. Je vous supplie de les aimer pour l'amour de Dieu et de les secourir autant que vous le pourrez." Ces troupes si nombreuses ne pouvaient ni se conduire ni se commander comme une armée ordinaire. Les chefs se trouvaient affrontés à des problèmes qu'ils n'avaient jamais pu connaître. Aucune expédition de ce genre n'avait été entreprise auparavant, à beaucoup près. Les guerres "féodales". les campagnes des princes aux frontières de leurs territoires, celles de la Reconquista en pays ibériques, et même la conquête de l'Angleterre par les Normands, en 1066, n'avaient mobilisé que des effectifs relativement faibles, limités exclusivement ou presque à de véritables combattants. Les pauvres, certains même affaiblis, invalides, ces femmes et ces enfants imposaient à la marche un rythme très lent, une allure toujours lourde. Il fallait les encadrer, constamment les garder d'une attaque de cavaliers ennemis, les attendre et prévoir une arrière-garde très forte, prévoir et établir des campements de dimensions considérables. Et parfois, pour plus de commodité, ou par nécessité absolue, fragmenter cette "armée" en plusieurs contingents.  
De longs retards,
de grosses difficultés
  Les premiers pèlerins et leurs gardes arrivèrent devant les murs de Nicée le soir du 6 mai 1097 début juin la place n'était pas encore complètement investie et certains corps de celle troupe si disparate, comme frappée de paralysie même parfois, se trouvaient toujours en chemin. Il en flit toujours ainsi par la suite, tout au long de la traversée de l'Anatolie, si éprouvante, en plein été, dans un pays qui n'offrait guère d'abris, où toutes les villes se fermaient devant eux. Faire reposer ces foules accablées au lendemain d'une grande marche, au soir de la bataille, devint l'un de principaux soucis des responsables, malheureusement inconnus qui, bien sûr, ne nous ont rien livré ni de leurs préoccupations ni de leurs façons de faire face. Mais cette lenteur rendue pesante n'échappait pas aux chroniqueurs qui, régulièrement, parlent de ces repos accordés non pas seulement aux guerriers et à leurs chevaux mais aux faibles, aux pauvres gens et aux bêtes qu'ils traînaient encore avec eux.  
Le plus difficile :
le ravitaillement
  Après la prise de Nicée, rendue aux officiers de Byzance, les croisés marchèrent peu de temps, seulement pour atteindre une rivière ; là, "ils chômèrent et se reposèrent deux jours entiers pendant lesquels leurs chevaux et leur bétail se refirent en mangeant de l'herbe fraîche." Le plus difficile était d'assurer un suffisant ravitaillement en vivres de toutes sortes car une telle armée n'avait pu se charger de grains et de viandes en énormes quantités. Force était, les tout premiers jours passés, d'en trouver sur le chemin, de négocier des achats et à des prix convenables auprès de populations naturellement informées des durs besoins de ces hommes et aussitôt décidées à estimer leurs denrées bien plus qu'elles ne valaient.  
   

Anne Comnène témoigne

 
   

La jeune Anne Comnène raconte dans L'Alexiade l'histoire de la vie de son père l'empereur Alexis 1er. Elle relate et témoin oculaire le passage des Francs à Constantinople. "C'était l'Occident entier, tout ce qu'il y a de nations barbares habitant le paya situé entre l'autre rive de I'Adriatique et les Colonnes d'Hercule, c'était tout cela qui émigrait en masse, cheminait en familles entières et marchait sur l'Asie et traversant l'Europe d'un bout à l'autre. Ces hommes avaient tant d'ardeur et d'élan que tous les chemins en furent couverts. Ces soldats étaient accompagnés d'une multitude de gens sans armes plus nombreux que les grains de sable et que les étoiles, portant des palmes et des croix sur leurs épaules.

 
   

(Anne Comnène, Alexiade X)

 
    Les pauvres imploraient la charité et s'indignaient des refus. Nous savons que ce fut l'occasion de grandes colères. Ils donnaient l'assaut aux villes mal défendues, en revenaient chargés de butin, non sans avoir malmené et même massacré les habitants. En Europe centrale, plus particulièrement dans la région du Rhin (Mayence, Cologne, Worms…) et dans le royaume de Hongrie, la croisade dite "des pauvres gens", celle conduite par Pierre l'Ermite et autres chefs de bandes, ne fut qu'une vaste entreprise de pillages organisés. Le souvenir en est resté très vif et, par la suite, les édiles municipaux et les princes ne se sont guère montrés empressés envers les autres croisés, conduits certes par des < barons". peut-être mieux encadrés mais tout aussi nombreux et faméliques pour beaucoup. Le roi de Hongrie, sitôt averti de l'approche de Godefroi de Bouillon, mit ses garnisons en garde et refusa le passage par ses terres. Il fallut négocier et cela demanda plusieurs semaines. Godefroi se rendit lui-même, accompagné de trois cents chevaliers au château d'Oldenburg pour parlementer. Il ne lui fut possible de continuer la route qu'après avoir laissé en otages son frère Baudouin avec sa femme et ses enfants.  
    Dès lors, tout au long du chemin, pendant trois cents kilomètres, chaque soir les hérauts d'armes proclamaient de terribles peines contre ceux qui seraient pris à piller. Les Hongrois, rassurés, leur vendaient des vivres en abondance : "Jour après jour, l'armée poursuivit sa marche, payant toutes choses qui lui étaient nécessaires et obtenant de bonnes mesures pour un juste prix." Construire en hâte des radeaux pour faire traverser la Draye à ces foules de pèlerins leur prit trois bons jours et de même pour la Save, au lieu de Malevilla. A ce moment seulement, les otages furent libérés.  
Marchandages avec
l'empereur byzantin
  Par la suite, dans les provinces byzantines, les officiers de l'empereur prirent aussi de sévères précautions ; ils exigèrent des garanties et firent précéder les troupes des Francs de corps armés grecs ou auxiliaires qui préparaient le ravitaillement et renforçaient les places fortes.  
    Arrivés à Constantinople, les princes et les grands seigneurs ne disposaient plus d'aucune réserve monétaire leurs trésors de guerre, souvent rassemblés en vendant ou engageant leurs biens (Godefroi avait engagé son comté de Bouillon contre mille trois cents marcs d'argent et trois marcs d'or) étaient épuisés. Ils ne pouvaient plus acheter de vivres et devaient, dès lors, compter sur l'aide de l'empereur qui, tout naturellement, y mit des conditions et exigea la promesse de lui rendre les villes reconquises. Ce fut, là encore, l'objet de discussions, de marchandages interminables. Ceci d'autant plus que les quatre armées des barons n'avaient atteint la ville qu'en ordre dispersé, à des mois d'intervalle Godefroi arriva le 23 décembre 1097 et Robert de Normandie le 26 avril 1098. Pendant ce temps, les premiers arrivés campaient dans les faubourgs de la ville, sans bien sûr pouvoir y entrer ["L'empereur craignant que nous machinations contre lui ne voulut y consentir"]. Les Grecs menaçaient sans cesse de ne plus fournir de vivres. C'est ce qu'ils firent lorsque Godefroi refusa, une fois de plus, de prêter serment à Alexis Comnène et, "le lendemain, le peuple des pèlerins alla parcourir le territoire et le royaume de l'empereur et le ravagea horriblement pendant six jours afin de rabaisser au moins son orgueil".  
    Malgré tout, un accord, plutôt bâtard et très ambigu, fut signé. Les Grecs apportèrent des vivres en abondance à Nicomédie et devant Nicée. Pour les croisés ce furent les derniers ravitaillements assurés de façon convenable. La victoire de Dorylée leur permit sans doute de s'enrichir de butin, en or, argent, bijoux et beaux tissus, mais les vivres manquèrent aussitôt. La traversée de l'Anatolie fut un véritable calvaire. Les Turcs fuyaient devant eux mais pillaient les villages sur la route, brûlaient les récoltes, emmenaient ou tuaient toutes les bêtes domestiques. "Les pauvres gens arrachaient les épis encore verts et les froissaient dans leurs mains, tâchant d'apaiser leur faim." Les chevaux mouraient et les chevaliers furent contraints de monter sur les boeufs ou les vaches, "et sur les chiens et les brebis qui sont, dans ce pays, d'une grandeur et d'une force extraordinaires".  
    A nouveau il fallait consentir à de longs détours, ou des retards, des expédients de toutes sortes. La recherche des grains l'emportait sur toute considération stratégique, sur toute prudence même parfois : "Tous les nôtres, pauvres et riches, étaient désolés… Il y en avait beaucoup qui, manquant de pain, s'absentaient pendant plusieurs jours pour chercher dans les châteaux voisins les choses nécessaires à la vie." Certains ne revenaient jamais. Enfin, devant Héraclée, après un repos de quatre jours, le 13 septembre 1098. les chefs décidèrent de diviser leurs troupes en deux grands corps, l'un allant directement au sud vers la Cilicie, l'autre vers l'Est et Césarée : décision qui ne pouvait avoir aucun sens du point de vue stratégique mais permettait de rendre moins dure la quête des vivres et de se rapprocher au plus vite de territoires tenus par les Arméniens, capables, eux, de fournir un ravitaillement plus facile.  
    Ce ne fut qu'un court répit. Les croisés mirent environ neuf mois à se rendre maîtres d'Antioche (du 20 octobre 1097 à juillet 1098). L'hiver venu, tout leur manqua. Leurs campements trop légers ne pouvaient résister aux grands vents et au froid. Les tentes pourries et déchirées par des torrents de pluie étaient tellement hors de service que beaucoup des nôtres n'avaient d'autre abri que le ciel". En février les Byzantins se retirèrent et les navires grecs cessèrent d'apporter des grains. La disette, puis la famine s'installaient, toujours plus lourdes. Tout était rare, hors de prix : "Les riches Arméniens et les Syriens, voyant notre armée dépourvue de vivres et ne trouvant rien à acheter, allaient parcourir tous les lieux qui leur étaient connus, ramassaient des blés de tous côtés, les portaient ensuite dans les camps des nôtres et les vendaient à des prix exorbitants."  
Les pèlerins exigent
que l'on aille vite
  Les hommes mangeaient des herbes de toutes sortes. qui n'étaient même pas assaisonnées avec du sel et que, faute de bois, ils ne pouvaient faire cuire. Ils échangeaient "une petite partie de vin ou d'huile, ou la moindre denrée propre à prolonger la vie contre d'énormes sommes d'or et d'argent". Les chefs se résignaient à conduire des sorties, forcément aventureuses, terriblement risquées, pour aller prendre des vivres soit en de lointaines campagnes, soit au port de SaintSiméon où abordaient de temps à autres des navires "Occident.  
    Pendant des semaines, ces foules d'hommes éprouvés furent incapables de vraiment combattre leurs ennemis. L'évêque-légat, Adhémar de Monteil, ordonna que les hommes labourent quelques arpents et sèment des grains. D'Antioche à Jérusalem les pauvres pèlerins, qui avaient tant attendu que les princes se mettent d'accord, exigèrent que l'on aille au plus vite. Ils avaient hâte d'arriver, de faire leurs dévotions et, à n'en pas douter pour le plus grand nombre d'entre eux, de repartir vers leurs pays. Il ne s'agissait pas de conquérir mais seulement d'avancer, en laissant derrière soi pays et villes aux mains des émirs une sorte de fuite en avant qui fit de Jérusalem conquise une ville isolée, que les gens d'Antioche ne pouvaient atteindre qu'au prix de grands efforts et périls. Le seul souci fut, à nouveau et toujours. d'assurer l'approvisionnement. Les chefs francs, parfaitement conscients de ces besoins et de leur urgence, se gardaient bien d'attaquer les villes tenues par les émirs arabes, mais se contentaient du libre passage sur les terres et des fournitures de vivres. Ainsi devant Shaizar où le seigneur de la ville leur donna des guides pour les mener "là où ils trouveraient bonne prise". En fait, ces guides les conduisirent sur les terres d'un émir voisin, "une vallée très agréable" où ils trouvèrent' toutes sortes de belles récoltes et plusieurs milliers de bestiaux. Ils y demeurèrent au moins cinq jours, rassemblant une telle quantité de provisions qu'ils se trouvèrent obligés d'aller jusqu'aux environs d'Homs pour acheter assez de bêtes de somme pour transporter le tout.  
   

Enfin, Jérusalem

 
   

"Quand ils entendirent ce nom, Jérusalem dit la chronique, ils ne purent retenir leurs larmes. Se jetant à genoux, ils rendirent grâce a Dieu de leur avoir permis d'atteindre le but de leur pèlerinage, la cité sainte où Notre-Seigneur a voulu sauver le monde. Qui était émouvant alors d'entendre les sanglots qui montaient de tout ce peuple Ils s'avancèrent jusqu'à ce que les murs et es tours de la ville devinssent bien distincts. Ils levaient leur mains en action d grâce vers le ciel et baisaient humblement la terre."

 
   

 

 
La discipline est dure à maintenir
dans la troupe
  Et pourtant… lors du siège de Jérusalem, les hommes souffrirent encore et, une fois de plus. l'armée ne pouvait faire face à de si fortes consommations. Quelques navires italiens débarquaient certes des grains à Jaffa, mais les Égyptiens d'Ascalon tendaient des embuscades et, surtout, l'eau manquait cruellement. "Les Sarrasins infectaient les fontaines et les sources. Nous cousions des peaux de boeufs et de buffles dans lesquelles nous apportions de l'eau pendant l'espace de six milles." Il fallait donner deux pièces de monnaie pour une seule gorgée de cette eau "puisée dans les marais puants et les antiques citernes" une eau boueuse, pleine de sangsues. "espèces de vers qui glissent dans les mains".  
    Que les chefs se soient trouvés incapables, devant une telle multitude, de maintenir une forte discipline, ne peut surprendre. De temps à autre, aux moments les plus désespérés, les chefs tentaient de sévir contre tant de désordres. Ainsi, par exemple, "on renvoya de l'armée toutes les femmes, afin que nos gens corrompus par les souillures de la débauche n'attirassent sur nous la colère du Seigneur. Ces femmes alors cherchèrent un abri dans les châteaux d'alentour et s'y établirent."  
    Mais ils ne pouvaient pas grand-chose contre les pillages et les massacres. "C'est, dit l'un des témoins, un adage bien connu à la guerre que les fantassins vont au carnage de plus rude façon que les chevaliers." Et un autre d'ajouter "Que les nobles s'occupent principalement à renverser les ennemis et les autres à les dépouiller.  
   
            
 
   

Jacques Heers, spécialiste du Moyen Age, vient de publier La Première Croisade (Perrin).

 
       
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